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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 15:34

Préfacé par Jean-François Kahn, publié en 1978 par les Editions Jean-Claude Simoën, ce livre reprend plusieurs des plus importants et/ou tumultueux discours de l'Assemblée Nationale entre septembre 1848 et octobre 1938.

Parmi les députés on trouve : Alexis de Tocqueville, Alexandre Ledru-Rollin, Victor Hugo, AdolpheThiers, Jaurès, Edouard Vaillant, Paul Deschanel... On y parle du travail, de la paix, du coût de la vie, de l'éducation...

 

Si les thèmes sont toujours les mêmes, si les débats peuvent être mouvementés, il en ressort une maîtrise du sujet et de la langue française que nous ne sommes plus trop habitués à voir et à entendre.

 

Au hasard, j'ai choisi deux extraits. Le premier concerne Le droit au travail (Débat du 11 et 13 septembre 1848) :

 

Le citoyen Duvergnier de Hauranne : C'est malheureusement vrai. Ainsi, par votre proclamation du droit au travail, vous placez, en face d'un trésor vide, 500 000, un million peut-être, d'ouvriers affamés, à qui vous avez donné le droit, le droit, entendez-vous, d'exiger ce que l'Etat est impuissant à donner.

Et vous imaginez qu'il vous suffira ensuite de compter sur le bon sens des ouvriers ; qu'il suffira de leur dire qu'on fait tout son possible, qu'on fera mieux plus tard.

A tous ces beaux raisonnements, que répondront-ils ? Mais, si vous ne vouliez pas tenir vos promesses, il ne fallait pas les faire. Si vous ne vouliez pas payer votre lettre de change, il ne fallait pas signer. Vous nous avez trompés par une promesse téméraire, et si nous souffronts, c'est votre faute.

Je demande pardon de revenir sur un fait déjà cité, mais quand, dans le comité des Finances, et ensuite dans l'Assemblée elle-même, notre collègue M. Proudhon* nous a dit que, si on lui accordait le droit au travail, il nous faisait grâce de la propriété, plusieurs d'entre vous ont pris cela pour une boutade ou pour une bravade. Eh bien, rien n'est plus faux ; ce qu'a dit M. Proudhon dans le comité des Finances et dans l'Assemblée, il l'avait écrit, il y a dix ans, dans plusieurs de ses livres, et il l'avait établi d'une manière vigoureuse, si je puis dire.

Je sais qu'il est de bon goût dans ce moment-ci de faire de M. Proudhon le bouc émissaire du socialisme, et qu'après lui avoir jeté quelques duretés du haut de cette tribune, on se croit en règle avec la société.

Eh bien ! dois-je vous le dire ? entre M. Proudhon et beaucoup d'autres socialistes, je ne vois qu'une seule différence, c'est qu'il raisonne mieux qu'eux, et qu'il cache moins sa pensée.

M. Proudhon n'et pas d'ailleurs le seul socialiste qui ait déclaré le droit au travail incompatible avec la société actuelle.

Le père du droit au travail, tout le monde le sait, nous avons avantage de le posséder dans l'Assemblée, c'est M. Victor Considérant.

J'ai ici un petit volume qu'il a écrit. Or, M. Considérant commence par établir que le régime actuel de la propriété est injuste, illégitime. M. Considérant établit que ce régime constitue au préjudice des non-propriétaires, une usurpation, une spoliation véritable ; puis il ajoute :

"Il n'y a que deux voies pour rentrer dans le droit : le retour à l'état sauvage, ou la reconnaissance du droit du travail, qui n'est évidemment possible qu'à la condition que la société entrera dans la voie de l'ORGANISATION DE L'INDUSTRIE."

Vous comprenez maintenant pourquoi les socialistes de toute espèce, depuis M. Proudhon jusqu'à M. Considérant, désirent tant l'adoption du droit au travail. MM. les socialistes n'ont pas les uns pour les autres beaucoup d'égards, et dans leurs livres, ils se traitent en général avec une grande sévérité, pour ne pas dire plus. Mais ils ont pour but une idée commune, un sentiment commun : c'est une haine ardente, profonde pour la société actuelle, et un vif désir de la détruire pour fonder une autre à la place. Or, ils voient que le droit au travail est une excellente machine de guerre, et ils s'en emparent, quelles que soient d'ailleurs leurs diversités."

 

Proudhon est célèbre pour avoir dit : la propriété c'est le vol.

 

Second extrait. Liberté de l'enseignement et laïcité. Débat sur la loi Falloux. Séance du 15 janvier 1850

 

M. Victor Hugo : L'Assemblée voit déjà clairement pourquoi je repousse ce projet de loi. J'achève de m'expliquer.

Messieurs, le projet de loi qui vous est soumis est quelque chose de plus, de pire qu'une loi politique ; c'est une loi stratégique. Je m'adresse, non pas certes au vénérable évêque de Langres ni à quelque personne que ce soit dans cette Assemblée. Je m'adresse au parti qui a, sinon rédigé, du moins inspiré le projet de loi, à ce parti à la fois éteint et ardent, au parti clérical. Je ne sais pas s'il est dans le gouvernement, je ne sais pas s'il est dans l'Assemblée, je le sens un peu partout, et comme il a l'oreille fine, il m'entendra.

Je m'adresse donc au parti clérical et je lui dis, cette loi est votre loi. Je me dédie de vous ; instruire c'est construire, je me défie de ce que vous construisez. Je ne veux pas vous confier l'enseignement de la jeunesse, l'âme de nos enfants, le développement des intelligences neuves qui s'ouvrent à la vie, l'esprit des générations nouvelles, c'est-à-dire l'avenir de la France, parce que vous le confier, ce serait vous le livrer. Il ne me suffit pas que les générations nouvelles nous succèdent, je suis de ceux qui veulent qu'elles nous continuent.

Voilà pourquoi, Hommes du parti clérical, je ne veux ni de votre main, ni de votre souffle sur elles ; je ne veux pas que ce qui a été fait par nos pères soit défait par vous. Après la gloire, je ne veux pas de cette honte.

Votre loi est une loi qui a un masque. C'est dit une chose et elle en fait une autre. C'est une pensée d'asservissement qui prend les allures de la liberté ; c'est une confiscation intitulée donation. Je n'en veux pas. Du reste, c'est votre habitude : toutes les fois que vous forgez une chaîne, vous dites : voici une liberté. Toutes les fois que vous faites une proscription, vous criez : voilà une amnistie.

Ah ! sur ce point, je suis pleinement de l'avis du vénérable évêque de Langres ; je ne vous confonds pas, vous, parti clérical avec l'Eglise, pas plus que je ne confonds le gui avec le chêne. Vous êtes les parasites de l'Eglise, vous êtes la maladie de l'Eglise.

Oui, vous êtes la maladie de l'Eglise ; Ignace est l'ennemi de Jésus. Vous êtes non les croyants mais les sectaires d'une religion que vous ne comprenez pas.

Cessez de mêler l'Eglise à vos affaires, à vos stratégies, à vos combinaisons, à vos doctrines, à vos ambitions. Ne l'appelez pas votre mère pour en faire votre servante. Surtout ne l'identifiez pas avec vous ; voyez le mal que vous lui faites. M. l'évêque de Langres vous l'a signalé. Voyez comme elle dépérit depuis qu'elle vous a ! Vous vous faites si peu aimer qeu vous finirez par la faire haïr. En vérité je vous le dis, elle se passera fort bien de vous ; laissez-la en repos ; dès que vous n'y serez plus, on y viendra. Laissez la cette vénérable Eglise, dans sa solitude, dans son abnégation, dans son humilité ; c'est son abnégation qui est sa puissance ; c'est son humilité qui est sa majesté.

Vous parlez de l'enseignement religieux ? L'enseignement religieux véritable, l'enseignement religieux suprême, celui devant lequel il faut se prosterner, celui qu'il ne faut pas troubler, le voici... C'est la soeur de la Charité au chevet du mourant ; c'est le frère de la Merci rachetant l'esclave ; c'est Vincent de Paul ramassant l'enfant trouvé ; c'est l'évêque de Marseille au milieu des pestiférés ; c'est l'archevêque de Paris affrontant avec un sourire sublime le faubourd Saint-Antoine révolté, levant son crucifix au-dessus de la guerre civile et s'inquiétant de recevoir la mort, pourvu qu'elle apporte la paix. Voilà le véritable enseignement religieux.

Voilà l'enseignement religieux réel, profond, efficace, universel, populaire, celui qui, heureusement pour l'humanité et pour la religion, fait encore plus de chrétiens que de vous n'en défaites.

Ah ! nous vous connaissons. Nous connaissons le parti clérical, c'est un parti ancien et qui a des états de service. C'est lui qui, depuis des siècles, garde jalousement, discrètement et fatalement la porte de l'Eglise. C'est lui qui a trouvé pour la vérité ces deux états merveilleux : l'ignorance et l'erreur. C'est lui qui fait défense à la science et au génie d'aller au-delà du missel, et qui veut cloîtrer la pensée dans le dogme. Tous les pas qu'a faits l'intelligence de l'Europe, elle les a faits sans lui et malgré lui. Son histoire est écrite dans l'histoire du progrès humain au verso.

Il s'est opposé à tous. C'est lui, c'est le parti clérical qui a fait battre de verges Prinelli pour avoir dit que les étoiles ne tomberaient pas. C'est lui qui a fait appliquer Campanella sept fois à la question pour avoir entrevu le secret de la Création et affirmé que le nombres était infini. C'est lui qui a persécuté Harvey, pour avoir prouvé que le sang circulait. De par Josué, il a enfermé Galilée : de par Saint Paul, il a emprisonné Christophe Colomb. Découvrir la loi du ciel, c'était une impiété ; trouver un monde c'était une hérésie. C'est lui, c'est le parti clérical, qui a anathémisé Pascal au nom de la religion ; Montaigne au nom de la morale ; Molière au nom de la morale et de la religion. Oui, certes, parti clérical nous vous connaissons. Voilà longtemps déjà que la conscience humaine vous demande : qu'est-ce que vous me voulez ? Voilà longtemps déjà que vous essayez de mettre un bâillon à l'esprit humain.

Et vous voulez être les maîtres de l'enseignement ! Et il n'y a pas un écrivain, pas un poète, pas un philosophe, pas un penseur, que vous accepteriez, et tout ce qui a été écrit, trouvé, rêvé, déduit, imaginé, illuminé, inventé par des génies, le trésor de la civilisation, l'héritage séculaire des générations, le patrimoine commun des intelligences, vous le rejetez ! Si le cerveau de l'Humanité était là devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d'un livre, vous y feriez des ratures, convenez-en !

Tenez, nierez-vous ceci, et accueillez-vous ce que je vais dire, de ce côté de l'Assemblée (le côté droit), avec des sourires. Il y a un livre, un livre qui contient toute la sagesse humaine, éclairée par toute la sagesse divine, un livre que la vénération des peuples appele le Livre, la Bible : eh bien ! votre censure a monté jusque-là ! Chose inouïe ! Il y a eu des papes qui ont proscrit la Bible !

Quel étonnement pour les esprits sages, quelle épouvante pour les coeurs simples de voir l'index de Rome posé sur le livre de Dieu !"

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Published by agnès lambert ; romancière, nouvelliste
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